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De Carole Lussier - Texte inédit

 

Des roses en novembre


L’homme courait en descendant la rue qui menait à la taverne où l’attendait la sécurité de sa bouteille. Au coin de la 8ième, des enfants déguisés et excités foncèrent sur son chemin en lui faisant perdre pied. Il tituba un moment, puis tomba de côté en roulant sur lui-même. Un dangereux crissement de freins le remit instantanément sur ses jambes, mais il perdit aussitôt l’équilibre et s’affala sur ses genoux.

Le conducteur de la camionnette descendit en crachant.

— Hey ! L’ivrogne ! Va te coucher, y est assez tard !

Sans répondre, l’ivrogne se leva, évita de justesse un autre groupe de petits monstres et reprit sa course pour couper à travers le stationnement. Son cœur battait à tout rompre. Épuisée, il avança en caracolant entre les voitures puis, à bout de force, s’affala sur un capot. Un moment encore et il leva la tête et vit enfin les portes. Inspirant une profonde bouffée d’air pour donner le courage d’avancer à ses jambes affaiblies et tremblantes, il donna son dernier coup de cœur.

Il entra sans ménagement et s’arrêta pour reprendre son souffle tandis que les portes battaient violement dans le vide derrière lui en attirant l’attention des clients qui s’arrêtèrent aussi pour regarder le pauvre hère, dégoulinant de sueur, blanc comme un linceul, qui tanguait en menaçant de s’écrouler sur la première table à sa portée. L’homme remarqua l’expression ahurie sur les visages et ramassa ce qui lui restait de dignité. Il redressa les épaules, releva la tête et entreprit la traversée de la place qui le mènerait jusqu’au bar où l’attendait son sauveur.

C’était un habitué et le double scotch atterrit sur le comptoir bien avant qu’il ne l’atteigne, mais les derniers trois mètres furent un réel calvaire alors qu’il tentait déjà d’une main tremblante de l’agripper. Il manqua le bar, s’y cogna les côtes, et finit par mettre la main dessus. Il l’enfila, cul sec.

— Hey !... Barman !... La bouteille ! cria-t-il ensuite d’une voix rageuse comme si l’autre aurait dû savoir que ça devait se trouver là sans qu’il ait à le demander.

Il calla aussitôt un autre verre sans voir l’homme qui s’approchait lentement derrière. À la manière d’une larve qui glisse sur un fruit trempé par la rosée, il longeait les tables en jetant des regards inquisiteurs sur les figures pour voir si on le regardait. Arrivé près de l’ivrogne, il murmura pour ne pas l’apeurer.

— Tu l’as vu, hein ?... Dis, tu l’as vu ?

Sans répondre, l’ivrogne ingurgita un autre verre pour mieux chasser la vision d’horreur qui s’incrustait devant ses yeux et que ce fou – que le diable l’emporte ! – venait de lui rappeler.

— Dis, je sais que tu l’as vu…

La voix de l’homme était suave et gluante, le ton cupide et malin, mais l’ivrogne ne pouvait plus ressentir.

L’homme attendit en sirotant son verre. À la vitesse où l’autre buvait, il n’aurait pas longtemps à attendre longtemps pour que l’alcool gagne sur lui. En jetant des regards sporadiques sur la salle pour tuer le temps, l’homme laissait parfois traîner un œil vicieux sur les femmes aux poitrines pulpeuses qui dansaient devant le band déguisé pour l’Halloween. L’idée du jour où il pourrait enfin se les payer, ces salopes qui levaient le nez sur lui, le faisait saliver d’envie. Il essuya le coin de sa bouche d’un revers de main dont le geste lui-même avait quelque chose de dégoûtant.

Trente minutes s’étaient à peine écoulées que l’horloge grand-père sonnait le premier coup de vingt heures en excitant les vampires, les pirates et les sorcières aux décolletés provocants qui s’activaient sur la piste comme un soir de 24 décembre quand sonne minuit.

L’ivrogne leva alors la tête et faillit tomber au bas de sa chaise, mais l’autre le soutint. Sans le remercier, il regarda sa bouteille et le fond de scotch qui restait. Pui d’un coup, comme ça, il l’agrippa et partit.

L’homme le suivit pour l’empêcher de tomber sur les tables qui devaient drôlement valser tant il était saoul. Un coup de main d’ailleurs qui le guida à son insu vers la porte arrière, moins fréquentée. L’homme regarda dans le bar pour voir si quelqu’un venait, mais personne ne semblait s’intéresser à eux. Il tint la porte en la fermant pour ne pas qu’elle fasse de bruit. L’ivrogne, lui, titubait en s’engageant dans la partie nord du stationnement. La bouche sèche, les tempes et les mains moites, l’homme avança à son tour. La rue était déserte, presque complètement plongée dans le noir.

L’homme s’approcha de l’ivrogne qui marmonnait en riant des choses incompréhensibles. Un court instant, il évalua le risque et la distance et s’empara de la bouteille pour assener un premier coup. Le crâne craqua et l’ivrogne s’effondra sur un capot en geignant. L’homme, effrayé, frappa une deuxième fois mais beaucoup plus fort. L’ivrogne résistait toujours. Pris de panique, il frappa encore et encore, en faisant gicler du sang partout. Épuisé, il s’arrêta une seconde et l’ivrogne s’écroula de tout son long.

Tout à coup une femme hurla, plein poumons. L’homme surpris se retourna. Le band cessa de jouer et la foule se précipitait dehors pour porter secours à la femme hystérique qui n’arrêtait plus de crier.

Il lâcha la bouteille qui roula près du mort et s’enfuit.

Trois minutes plus tard, à deux coins de rues de là, une auto patrouille recevait l’appel et faisait demi-tour.

— Un meurtre dans le stationnement arrière de la taverne, dit celui qui avait répondu à la radio.

— La soirée a trop bien commencé, déclara l’autre. Encore un coup du vieux, tu penses ?

— Y a jamais rien de certain en ce damné soir. On ne pourra pas avoir la tête tranquille avant demain.

Les pneus crissèrent sur la route.

— J’sais pas ce qu’y attendent pour la voter leur foutue loi, pis l’interdire, cette satanée rue.


*


J’avais passé la journée à faire des achats, j’ai même fermé les magasins. Lorsque je suis rentrée, les bras chargés d’emplettes, la nuit était tombée. J’ai alors pris la rue qui coupe vers chez moi, celle de l’ancienne église abandonnée et du cimetière que la petite ville n’entretient plus. Un coin déserté de tous, qui ne sert plus qu’à enjoliver les soirées de ceux qui aiment les passer au magasin général, cette antiquité tenue par une autre antiquité, à l’autre bout de la rue, d’où on peut voir les pierres tombales au travers les broussailles par nuit de pleine lune.

Je m’étais arrêtée pour déposer mes sacs, question de reposer mes bras morts. J’évaluai la distance qui me restait à parcourir jusqu’à la petite maison que je venais de louer, trois rues plus loin que ce vieux marchand justement. Et je reprenais haleine en songeant aux histoires qui se racontaient devant son poêle, à propos d’un vieux riche et du clocher de la vieille église, sur ma gauche. Moi, j’arrivais de la ville, là où les contes de nos grands-mères ne sont plus transmis de génération en génération et la vue de la douce lueur, au loin, qui émanait des fenêtres du magasin général où la moitié du village devait être réunie en ce soir d’Halloween, me fit sourire.

J’inspirai un bon coup en hochant la tête puis je levai les yeux vers le ciel. Le temps avait gardé son incertitude du matin. Quelques grains de pluie ou de neige bataillaient encore parfois entre deux coups de vent doux. La nuit allait être fraîche mais pas vraiment froide, un entre-deux qui durerait très certainement jusqu’au lendemain.

Rassérénée, je ramassai mes sacs, fallait bien que je fasse un autre bout de chemin si je voulais finir par me rendre. À nouveau chargée comme un mulet, les bras tendus au maximum, je repris ma marche.

Je n’avais pourtant pas fait mon troisième pas que je me ravisai. Le son en provenance de mes talons martelant le sol était soudain d’une violence inouïe. Bizarrement, je n’avais pas remarqué la résonnance de cet écho auparavant. Un retour dans l’air qui m’apparaissait maintenant si fort et si démesuré que je jetai un coup d’œil sur les maisons de l’autre côté de la rue. Une réaction plutôt stupide à bien y penser, comme si j’avais eu peur de réveiller quelqu’un alors que nous étions si tôt en soirée. Mais tout s’est arrêté là. Même les bruits de fond de la ville ne perçaient plus ce silence. Je m’entendais maintenant respirer.

Sans m’en rendre tout à fait compte, j’ai fais un quart de tour pour me retrouver face à la rue, les yeux rivés sur la vieille maison. Sous l’épaisse couche de lierres qui tentait d’y planter ses innombrables griffes, les carreaux des fenêtres étaient sans lumière. Juste en dessous, l’herbe, qui avait poussé en hauteur, avait réussi à transformer les pelouses en champs de foin et de buissons sauvages où un rosier, un seul, semblait encore vouloir combattre en mémoire du passé. Les minuscules taches rouges contrastaient violement sur le fond gris du bois usé mais poli par les saisons et chose bien plus étrange encore, sur ce fond de nuit noire, la brume qui feutrai le doux éclairage qui me permettait de les voir.

Je regardai, sur ma gauche puis sur ma droite, les deux lampadaires qui étaient beaucoup trop loin pour diffuser cette luminosité.

— Ho !... fis-je, subitement prise de vertige.

Et je dus retenir mon souffle pour ne pas tomber.

— Ne vous a-t-on pas dit que…

Je sursautai en criant.

— … que vous ne devriez-pas être ici, ce soir ?

Un sourire sans malice creusait les rides sur le visage du vieil homme qui venait de me faire peur. En guise de toute réponse, j’expirai bruyamment en laissant aussi échapper un petit rire sarcastique et je tournai la tête en direction des maisons sous la brume qui tamisait l’étrange lueur que je n’arrivais toujours pas à m’expliquer.

— Dommage, n’est-ce pas ? continua-t-il.

Je sentis tant de tristesse et de chagrin transcender de son timbre de voix que je reportai mon attention sur lui.

— J’veux dire, que personne n’en veuille plus ?

J’hésitai un moment.

— Pourquoi ont-elles été abandonnées ?

Cette fois, il s’esclaffa.

— Vous n’êtes certes pas une habituée du magasin général !

— Non, en effet, ricanais-je aussi malgré moi. Je viens à peine de m’installer.

Son regard s’assombrit.

— On la croit hantée… Nous sommes devenus les fantômes de ce village, elle et moi.

— Oui, j’ai entendu quelques bribes de conversation à ce sujet, mais je ne crains ni la nuit ni les fantômes ni leurs histoires… Et vous ne devriez pas parler de vous de cette façon.

Il hocha la tête en souriant. Puis il porta un regard silencieux et nostalgique sur l’autre côté de la rue. Les épaules vieillies mais encore larges, les reins courbés et les jambes usées semblaient s’être affaissés non pas sous le poids des ans, mais bien celui d’un regret, immense, et j’en fus sincèrement peinée pour lui.

— Vous connaissez le propriétaire ?

Ses yeux gagnèrent aussitôt en brillance.

— Et vous allez me dire que vous achèteriez peut-être ? répliqua-t-il sur un ton crédule, sarcastique même.

— Ce ne serait pas impossible, répondis-je simplement.

Il poussa un long soupir moqueur devant lequel je restai pourtant ferme et stoïque.

— Rendez-vous chez mon notaire, fit-il ensuite, sèchement. Demain, première heure. Il vous mettra au fait des modalités.

Sur ce, il vira les talons.

Je le regardai partir, stupéfaite. Et je levai une main comme pour mieux le retenir.

— Mais attendez !... Je ne connais ni votre nom ni celui de votre notaire.

Il s’est à peine retourné.

— Roberval De Grand-Maison. Quant au notaire, y en a qu’un au village.

Puis je restai là, toute seule et penaude, tandis que la noirceur me tombait dessus. Une seconde plus tard, je dus baisser les yeux pour tenter de maintenir mon équilibre. J’étais à nouveau prise de vertige.


*


Je m’éveillai dans une toute autre lumière. Ma vue était floue mais je distinguai le type en blouse blanche qui tenait fermement mon poignet. Le crâne me faisait terriblement mal.

— Ça va mieux ? demanda-t-il d’une voix qui me parut lointaine.

J’essayai de lever la tête, mais il posa une main sur mon épaule.

— Tout doux, ma p’tite dame. Attendez d’avoir repris tous vos esprits.

Je clignai des yeux en me laissant choir de tout mon poids sur l’oreiller.

— Où suis-je ? marmonnais-je avec difficulté.

— Vous êtes aux services d’urgence de l’hôpital. C’est le garagiste qui vous a trouvée, étendue sur le trottoir…

Il tirait sur mes paupières pour scruter l‘intérieur de mes yeux.

— Vous vous êtes évanouie. Un léger traumatisme crânien vous a plongé dans un sommeil semi-comateux…

Il bandait maintenant mon bras pour prendre ma pression.

— Vous avez eu de la chance. Les radios sont claires. De petites contusions et une belle grosse bosse derrière la tête qui vous fera souffrir quelques jours. De l’aspirine vous aidera.

Il cessa son babillage, enfila les bouts de son stéthoscope à ses oreilles, écouta un moment, puis laissa tomber la pression en me défaisant de mes artifices.

— Une infirmière viendra vous voir dans quelques minutes. Elle vous donnera quelque chose d’un peu plus fort pour apaiser la douleur. Elle vous aidera aussi à vous lever. Vous serez peut-être un peu étourdie, c’est normal.

Il prit un cartable et griffonna quelque chose.

— Je vous signe un billet pour votre employeur, prenez la...

Je pouffai maladroitement de rire. C’était la vitesse de son débit qui m’étourdissait, même couchée.

— Ce ne sera pas nécessaire, réussis-je à le couper. Je suis à mon compte.

— Parfait. Mais allez-y doucement dans les jours qui viennent. Pas de surmenage. Je vous signe votre congé. Le surveillant vous appellera un taxi.

Il tira sur les rideaux.

— Et la prochaine fois que vous rentrerez avec autant de paquets, prenez donc la peine d’en appeler un, vous aussi.

Je fus prise de fou rire, une leçon de morale donc je me serais bien passée. Puis je suis restée là, seule, en attendant l’infirmière, à réfléchir. J’ai dû fouiller un bon moment pour parvenir à extirper de ma mémoire les derniers instants qui avaient précédé ce trou noir. Et je revis la maison, le vieux monsieur, et je me rappelai de notre rendez-vous.

L’infirmière arriva.

— Ça va mieux ? questionna-t-elle, souriante et intéressée.

— Oui, je crois… Mais pouvez-vous me donner l’heure ?

Elle regarda sa montre.

— Dix neuf heures trente. Et nous sommes vendredi 31 octobre 2008, anticipa-t-elle ensuite en ricanant… Allez maintenant, je vous aide à vous lever. Vous rentrez chez vous. Le médecin a demandé à vous revoir dans deux jours. Un examen de routine, question de nous rassurer. J’ai mis le billet avec la date et l’heure sur la table, près de vos affaires. Vous avez une foutue belle bosse…

Mais je ne l’écoutais plus.


*


Je regardai l’enseigne devant la maison où je me tenais en me demandant si on allait vraiment me répondre un samedi matin. Le propriétaire devait être un homme drôlement influent pour réussir à convoquer un notaire la fin de semaine. Mais une femme, d’une cinquantaine d’années, vêtue d’un long peignoir de ratine bleue, vint tout de même m’ouvrir.

— Oui ?

Je me sentis un peu confuse et gênée.

— Excusez-moi, mais je crois que je suis attendue.

Au contraire, elle sembla très surprise.

— Un samedi ?... Mais le bureau est fermée madame. Faudra prendre rendez-vous en jour de semaine et…

— C’est Roberval De Grand-Maison qui m’a demandé de me présenter ici ce matin, l’ais-je interrompue.

J’aurais tenté de mordre cette femme que je ne l’aurais pas choquée davantage. Elle était devenue aussi pâle qu’un drap de lit.

— Hum !... Je… Entrez, je vous pris, finit-elle par dire en se tassant légèrement de côté.

Elle gardait maintenant les yeux rivés sur le sol et les miens s’exorbitaient tandis qu’elle me désignait, d’une main incertaine et tremblante, la petite rangée de chaises à l’entrée du cabinet.

— Attendez ici s’il vous plaît, je… je vais voir si le notaire peut vous recevoir.

Je m’installai en me demandant ce qui avait pu lui faire aussi peur parce qu’elle était bel et bien terrorisée, j’aurais parié tout ce que je possédais là-dessus.

L’attente fut de courte durée. Un homme émergea bientôt du hall qui se trouvait à l’est de la maison. Dans la cinquantaine avancée, sa chevelure grisonnante trônait au-dessus du jean, du pull à col et du veston coupé sport, d’un brun vieillit par les années, lui aussi. Les yeux noisette étaient d’un bel éclat. Le regard était honnête, droit et vivant, une incontestable marque d’assurance.

Il traversa la pièce pour venir à ma rencontre, une main tendue devant lui.

— Je suis Maître Robert Leman. Soyez la bienvenue dans mon cabinet, Madame ?

J’enfilai ma main dans la sienne.

— Catherine Provencher.

Sans autre cérémonie, il fit aussitôt un pas de côté en m’intimant à le suivre.

— Par ici, s’il vous plaît.

Nous nous installâmes dans un petit bureau, propre et bien rangé et le notable entama la conversation avec les politesses d’usage.

— Tout d’abord, laissez-moi excuser le comportement de ma femme. Elle est… comment dirais-je ?... plutôt sensible.

Je hochai la tête en guise de remerciement, mais sans trop comprendre où il voulait en venir.

— Maître Leman, hésitais-je une seconde… Où est Monsieur De Grand-Maison ?

Il se laissa choir dans son fauteuil.

— Vous n’êtes pas d’ici, je crois ?

— Non, en effet. J’ai loué une petite maison rue Des Cèdres, y a près de deux mois. Mais je suis venue pour acheter... Si je m’y plais, évidement.

— Évidemment, conclut-il en levant un doigt qui me demandait d’attendre.

Il sortit de la pièce et revint avec un dossier énorme sur lequel se trouvait une petite plaque métallique qu’il me tendit.

— Quand avez-vous rencontré Monsieur De Grand-Maison ?

Je regardai la plaque. Une photo.

— Hier soir.

— Là où on vous a trouvée ?

J’écarquillai les yeux.

— Comment savez-vous cela ?

Il ricana.

— C’est une petite ville, les nouvelles vont vite ici, vous savez.

J’aurais dû m’en douter, songeais-je en faisant la moue et je reposai les yeux sur la photo. C’était bien l’homme avec qui j’avais conversé la veille.

— Roberval De Grand-Maison, reprit-il, est décédé le 31 octobre 1927. Il a été trouvé le lendemain matin au pied du clocher de l’église devant laquelle vous vous êtes évanouie, hier soir.

Nous sommes devenus les fantômes de ce village, elle et moi… me rappelais-je en me laissant choir, à mon tour.

— C’était un entrepreneur et un riche propriétaire terrien, la moitié de la ville lui appartenait. En fait, la moitié de la ville lui appartient encore.

Je levai une main pour l’arrêter. Je me sentais un peu perdue, déroutée même.

— Je ne suis pas certaine de bien vous suivre. J’aurais rencontré un… fantôme ?... Et un fantôme auquel vous… auquel vous croyez ?

Il secoua la tête comme s’il venait tout à coup de comprendre l’absurdité de ma situation.

— Madame Provencher…

— Catherine, fis-je avec impatience. Catherine, s’il vous plaît, fis-je ensuite pour me radoucir.

— Bien… Catherine, il faut tout d’abord que vous sachiez que cette histoire n’est ni un conte ni une légende pour les habitants de cette ville. Depuis sa mort, Robert De Grand-Maison s’est manifesté à plusieurs d’entre nous, mais vous êtes la seule qui ait jamais osé se rendre jusqu’à mon cabinet.

Il soupira longuement.

— Je crois qu’il vous attendait… Tout comme nous d’ailleurs.

Il s’arrêta. Sa femme, vêtue d’une robe maintenant, entra avec un cabaret portant un magnifique service de porcelaine anglaise dont le cliquetis trahissait néanmoins bruyamment son émotion. Il se leva pour prendre le plateau bien avant qu’elle n’arrive à nous et la remercia. Visiblement soulagée, elle sortit de la pièce sans même nous regarder, ni moi ni lui. Je n’ai passé aucune remarque sur sa conduite, mais j’avoue m’être demandée si elle ne faisait pas partie de la liste des heureux élus à qui le fantôme s’était… « manifesté ».

Il désigna le service.

— Thé ?... Ou quelque chose de plus fort peut-être ?

Je déclinai son offre d’un geste retenu et poli. Il se servit.

— Maître Leman, si vous me racontiez cette histoire, peut-être finirais-je par y comprendre quelque chose.

— Oui, vous avez raison, acquiesça-t-il en déposant sa tasse.

Il jeta un coup d’œil sur le volumineux dossier, entre nous et je ne pus m’empêcher de le regarder avec intérêt moi aussi.

— Pour commencer, Roberval De Grand-Maison n’était pas qu’un riche propriétaire terrien, c’était aussi un homme bien, un homme bon. C’est lui qui a fait de cette ville ce qu’elle est devenue. Toutes les familles lui étaient redevables et beaucoup d’entre elles le sont encore aujourd’hui. C’était également un entrepreneur exceptionnel. À l’époque, il avait fait construire plusieurs usines, presque toute la ville travaillait pour lui…

J’écoutais maintenant religieusement.

— Quelques années avant sa mort, un drame s’est toutefois produit. Sa femme, beaucoup plus jeune, le trompait avec un homme disons, au passé douteux. Quoiqu’il en soit, un matin, elle s’est enfuie avec son amant. On les a retrouvés morts à moins de cinq kilomètres de la ville, criblés de balles… L’homme était connu de la police. On a très vite fermé le dossier, règlement de compte. Et pour la pauvre malheureuse, on conclut à la déveine. Mauvais endroit au mauvais moment, comme on dit. Mais c’était dans les années 20, rappelez-vous. Les rumeurs se sont aussi très vite répandues et les commérages n’ont pas plus de cœur que de sens. Certaines de ces rumeurs accusaient Roberval De Grand-Maison du crime, d’autres parlaient de vengeance et… même d’un pacte qu’il aurait signé avec le diable…

Il hocha la tête de négation en levant aussi un sourcil qui affirmait son désaccord. Je me contentai d’un sourire timide, je ne voulais pas m’interposer.

— À compter de ce jour, continua-t-il en comprenant ma position, son univers a littéralement basculé et bientôt, c’est tout son monde qui s’est écroulé. Non seulement avait-il perdu sa femme, mais il commença également à perdre ses amis. Les gens s’éloignaient, on le craignait. Peu à peu, des ouvriers quittèrent les usines pour aller travailler dans les villages voisins et souvent à salaire réduit. D’autres vendirent leurs propriétés pour s’installer ailleurs. Quant aux locataires qui occupaient la petite maison qui se trouve juste au nord de la sienne, ils furent probablement les premiers à quitter les lieux. Il n’a jamais pu louer par la suite, ni vendre d’ailleurs…

Dommage, n’est-ce pas ? J’veux dire, que personne n’en veuille plus ?...
Je me remémorai sa tristesse et je la ressentis, plus vive et plus intense que lors de notre rencontre.

Le notable dut remarquer cette réflexion que je me suis faite car il marqua une légère pause avant e reprendre.

— On raconte qu’il aurait pris un sérieux coup de vieux et je n’ai pas de mal à le croire. De plus en plus seul, il a finit par s’enfermer. Il négligea de plus en plus ses affaires, sa maison, son apparence, tout ce qui lui appartenait en fait. On ne le voyait plus que très rarement et il en fut ainsi jusqu’à sa mort.

— Quelle tristesse ! m’exclamais-je dans un souffle vraiment peiné.

Il leva des sourcils mais sans rien dire.

— Y a quand même deux choses que je ne m’explique toujours pas. Comment se fait-il qu’il soit encore propriétaire de tous ses biens et pourquoi dites-vous qu’il m’attendait ?

Sur ces mots, je cru vraiment déceler un brin d’excitation dans le sourire qui changea les traits de son expression jusqu’alors plutôt réservée et professionnelle.

— Ici, on en arrive à la plus belle partie de l’histoire, je vous l’assure. Un virement hors du commun, une fin tout à fait digne de son incroyable savoir-faire…

Je levai des sourcils en me rendant compte des sentiments que le notable pouvait porter à son fantôme. Ce n’était pas que du respect, c’était attachant et beaucoup plus profond. Il l’admirait.

— Roberval De Grand-Maison était un entrepreneur doué et d’avant-garde, mais c’était surtout un homme instruit et doté d’une remarquable intelligence. C’est le chagrin qui est venu à bout de lui et j’aime croire en l’idée qu’il ait pu imaginer cette mise en scène dans le but de donner une leçon aux habitants de cette ville. J’ose également espérer qu’il a enfin réussi… Voyez-vous, il n’a jamais eu d’enfants. Quant à sa famille proche, frères et sœurs, tous vivaient aussi dans l’abondance. Dans les semaines qui ont précédé son suicide donc, il a fait refaire tous ses papiers ainsi que son testament…

Il posa une main sur dossier.

— À cette époque, il possédait 750,000 dollars en liquide, près de la moitié de la ville en terrain et bâtiments, trois usines, une flotte de 5 camions et tout près de 200,000 dollars en parts diverses investies dans des entreprises des villages avoisinants. Ses papiers sont d’une clarté incontestable. À la lecture du testament, même ses proches, frères et sœurs je veux dire, n’ont pas osé intervenir. Peut-être ont-ils vu là une manière d’apaiser la leur, leur rancœur... Personne ne saura jamais le dire. Mais tout fut fait selon ses dernières volontés et tout fut placé en fiducie. Après sa mort, tous ses biens devaient être gérés de façon à les faire fructifier sauf… Grande-Allée.

— La rue où je me trouvais hier soir, réalisais-je à voix haute.

— Oui. Il défendit qu’on la vende, en totalité ou en partie. Il défendit qu’on s’en occupe, qu’on entretienne les terrains ou qu’on loue les bâtiments…

On la croit hantée… Même en cet instant de folie, la détermination du vieillard avait été extraordinaire et je commençai à comprendre pourquoi le notable lui vouait tant d’affection.

— Ce fut mon grand-père qui reçut ce mandat, et mon père après lui. Dans la première partie de son testament, il a tout aussi clairement désigné son héritier.

Il ouvrit le document et me tendit une feuille jaunie par le temps. Une seule phrase, tapée à la machine, pour résumer : Je fixerai moi-même rendez-vous à l’héritier en le convoquant chez mon notaire au matin du premier novembre de l’année.

Il n’attendit ni commentaire ni remarque de ma part.

— Depuis sa mort, tous les 21 septembre de chaque année, nous avons été tenus de présenter publiquement le résultat de ses états financiers. Et tous les 31 octobre, les gens de cette ville se voient confrontés… à leur lâcheté.

Cette fois, il prit une longue inspiration.

— Des hommes ont assassiné leurs voisins au nom de cette fortune. Des maris ont violenté leurs femmes parce qu’elles n’avaient pas eu le courage de dire qu’elles l’avaient vu. Et des femmes ont quitté leurs maris pour d’autres qui se sont prétendus plus forts que ceux qu’elles avaient épousés. L’ironie du sort avait maintenant durement frappé la ville. Sa vengeance a été implacable. Les gens ont commencé à se craindre les uns les autres. Les habitants se sont isolés, se sont enfermés ou ont fuit la région. Après le dernier meurtre, en 1997, le Conseil de la ville a voté une loi municipale qui interdit l’accès à ce tronçon de rue le dernier jour d’octobre. Au mois de septembre denier, on estimait sa fortune à 31 millions de dollars.

Ne vous a-t-on pas dit que vous ne devriez-pas être ici, ce soir ?... Un frisson parcourut mon échine.

— Je crois que j’ai besoin d’un verre, dis-je, maintenant faible et tremblante.

Le notable se précipita en dehors de sa chaise pour revenir quelques secondes plus tard avec une bulle à demi remplie.

— Du cognac. Buvez, ça vous remontera.

J’étais littéralement sidérée et incapable d’une quelconque réflexion. Alors que la veille m’apparaissait si réelle, c’était en ce matin de vraie vie que je me sentais dans un autre monde.

Le notable comprit mon désarroi et m’accorda le temps de reprendre des couleurs. Puis il demanda :

— Faites-vous confiance à vos sens ?

Quoique hésitante, je fis signe que oui.

— Bien, murmura-t-il. Alors dites-moi, qu’avez-vous ressenti hier, en sa présence ?

Je réfléchis un instant.

— Une… tristesse. Une profonde, une incommensurable tristesse. Et puis… j’ai senti son cœur s’assécher, quand il est parti.

— Et que pensez-vous que ça puisse vouloir dire ?

Je soupirai.

— Qu’il est pris à son propre piège… Et qu’il en souffre, à chaque fois, lui aussi.

Cette dernière douleur me poignarda jusqu’au cœur.


*


Je marchai beaucoup ce jour-là. Nous ne signerions les papiers de succession que le surlendemain. J’avais rendu son dimanche au notaire et le notaire à sa pauvre femme. D’ailleurs, j’avais aussi besoin de prendre l’air et de me remettre des miennes, mes émotions. Alors, je me suis laissé errer, comme ça, au gré du vent, sous un ciel qui s’était départi de sa couche nuageuse.

Le soleil réchauffait ma chevelure en me ramenant doucement les deux pieds sur terre. Je me suis arrêtée dans un petit café où je ne suis pas restée longtemps. Les gens me dévisageaient avec tellement d’insistance que j’en étais fort mal. C’est une petite ville, les nouvelles vont vite ici, me suis-je souvenue en ricanant. Et je suis partie vers le seul endroit où je savais que je pourrais trouver un peu de calme et de paix.

Je restai un moment devant la maison à l’imaginer dans ses jours de gloire, puis je poussai sur le portail de la clôture qui résista en grinçant. Je m’entêtai encore un peu, les gonds lâchèrent et je remontai l’allée jusqu’au rosier encore inexplicablement en fleurs.

— Des roses en novembre, soufflais-je, tout bas.

Je glissai mes doigts le long d’une tige un peu plus fine et cassai une première fleur.

— J’ai des ciseaux à élaguer si vous voulez !

Je me tournai en sursautant. Un homme dans une remorqueuse se penchait déjà sur sa banquette pour y prendre quelque chose. Il se redressa, coupa son moteur et descendit.

— Je vous ai vue remonter la rue et je vous ai suivie… Vous étiez plutôt jolie hier soir, étendue au milieu de vos emplettes.

Il était maintenant tout près : grand, beau, jeune, débordant de vie.

— Vous…

— Oui. Nathan, le garagiste du village. C’est moi qui vous ai trouvée, et le soleil vous va à ravir. Vous en voulez combien ?

Je crois bien avoir rougi.

— Quelques-unes, bégayais-je maladroitement.

Il en coupa deux autres et me les tendit.

— Je sais où se trouve sa tombe. Je vous y accompagne, puis je vous emmène. Je connais un petit restaurant où nous serons tranquilles pour déjeuner...


La ville a depuis longtemps retrouvé son éclat.
Mais tous les premiers novembre, sous le soleil, la pluie ou la neige,
j’ai coupé les roses qui ne fleurissent que pour lui.

Catherine Provencher


* Une image tirée d'une toile de © Gil, Magie de lune


Vos commentaires :

  04-10-2009
Quelle superbe histoire, ma chère Carole. Merci d'avoir ainsi donné le ton pour le 31 du mois, déjà si proche... Marmo ;-)
►   04-10-2009
Merci à toi, mon grand. Merci pour ta fidélité, ton soutien, ton amitié et tout ce que tu donnes de beau et de merveilleux à la vie. Tu en as, toi aussi, inspiré plus d'un. Je t'embrasse fort. Tendresse, Carole

 20-09-2009
Bonjour ! J'aime votre façon vivante d'écrire... J'aime aussi ces expressions typiquement de chez vous qu'on trouve sous votre plume. Merci. Ric De Meester
►   20-09-2009
Quel beau pays que la Belgique !... Merci pour ton commentaire. J'apprécie ce moment que tu as bien voulu passer en ma compagnie. Et avoir pris le temps de le partager, est également très gentil. Tendresse, ton hôtesse, Carole

  11-09-2009
J'ose à peine le dire, mais je ne fais pas partie de ceux qui peuvent lire avidement à peu près tout ce qui leur passe sous la main. Mais là, je me suis laissée emporter, en découvrant avec soulagement (sourire) que j'aimais... merci. Anna
►   22-09-2009
Un énorme merci pour ce gentil partage, ton mot me touche sincèrement. Il n'y a rien de plus magnifique pour un auteur que d'apprendre qu'il a pu redonner le goût de la lecture à quelqu'un. C'est la récompense ultime, vraiment. Merci de tout coeur, Anna. Ton hôtesse, Carole

  04-09-2009
Quelle belle histoire de vie. J'ai eu du mal à me mettre dedans au début (sûrement parce que je travaille en addictologie). Mieux vaut certainement le pardon à la rancoeur mais quel chemin pour y arriver ! Edwige
►   04-09-2009
Merci de tout coeur pour ce moment passé en ma compagnie, j'apprécie sincèrement, ma belle. Tendresse, ton hôtesse, Carole

  15-07-2009
J'ai lu avidement jusqu'au bout cette petite histoire, bien faite, bien imaginée et surtout surprenante et passionnante, Félicitations Carole ! Claudine
►   15-07-2009
Un énorme merci, Claudine, pour tout ce que tu partages avec moi, avec nous. J'apprécie tout de toi, ta sensibilité autant que ton assiduité et ton soutien. Tu es un être humain merveilleux. Tendresse, Carole

  12-07-2009
Une bien belle histoire tes Roses en novembre, racontée, comme d'habitude, avec beaucoup de doigté. J'ai beaucoup de plaisir à la lire chère Carole :-) Avec toute mon amitié, Aliza
►   12-07-2009
Merci ma belle, pour ta fidélité comme pour ton soutien. Tendresse, Carole
 
 

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